L’éducation, cœur de notre société, tiraillé et déchiré par des reformés et débats incessant, se retrouve questionné sans cesse sur la méthode d’apprentissage à employer. Nos méthodes traditionnelles ne sont pas nouvelles, ancrés dans la transmission des connaissances et le respect de l’autorité, mais ne sont peut-être plus adaptés à une nouvelle génération, se sentant délaisser et enfermer.
Émerge alors, depuis plusieurs années, la méthode active, centrant l’apprentissage de l’élève par l’expérience et sa participation, classé comme méthode alternative ou une nouvelle approche éducative, tout comme les méthodes Montessori et Freinet, ou encore les éducations éco-citoyennes.
Mais la pédagogie active est-elle réellement la méthode à choisir pour préparer les élèves aux défis du XXIe siècle ?
Pour pouvoir mieux comprendre ces enjeux, en janvier 2024, nous nous sommes rendus durant une semaine dans un centre de formation de Montpellier, le CEMEA (il en existe plusieurs en France), dans une promo de première année d’élèves de futurs moniteurs éducateurs spécialisés.
Pour remettre dans le contexte, les élèves que nous avons suivis, effectue la formation sur une période de deux ans, découpée en semaine de cours puis en semaine hors centre (ou de travail en alternance pour certain.es). En ce qui concerne les stagiaires de première année, ceux-ci sont un total de 58 élèves, de tout type d’âge ou d’expérience, avec un corps enseignant composé de plusieurs formateurs (qui ont travaillé dans le métier) et l’intervention, pour certaines activités, de professionnels du milieu toujours en activité.
Là-bas, nous avons été accueillis par la directrice de formation, Mme Merryl, qui nous a présenté aux formateurs et apprenants. Nous avons suivi les différents cours, comme les autres élèves, pour mieux comprendre l’étendu de cette méthode.
Au fil de la semaine, nous avons pu voir que l’utilisation de la méthode active sur les élèves les encourage à avoir confiance en eux et à être autonomes. Cela s’est particulièrement remarqué dès le premier jour, lors du « coin lecture ». Divisés en petits groupes, chaque élève devait choisir un livre en lien avec la formation, lu en décembre, et le présenter à l’oral. Chaque élève disposait de 30 minutes pour partager son avis. Les sujets choisis étaient difficiles : l’alcoolisme, le viol, le placement en famille d’accueil…
Ce qui nous a frappés, c’était la facilité avec laquelle ils parlaient de leurs traumatismes. Par exemple, une personne avait choisi un livre sur l’alcoolisme, un sujet avec lequel elle n’était pas familière. Cela a conduit une élève à se confier sur le parcours de vie de son oncle, qui avait tué quelqu’un en tant que chauffeur routier et s’était suicidé pendant son procès. Ce moment surprenant nous a interpellés, car, venant d’un système d’éducation traditionnel, nous n’avions jamais assisté à ce type de scène dans un cadre éducatif. Le fait que les élèves se sentent suffisamment en confiance et en sécurité pour se livrer sans peur du jugement est remarquable. Aucun jugement n’était émis ; chacun écoutait et argumentait quand il le ressentait.
Interview
Lyson et Havana lors de l’Interview. /CAPTURE D’ECRAN
Comment décririez-vous votre expérience au sein de la formation de moniteurs éducateurs jusqu’à présent ?
Havana : “ Moi je trouve ça bien parce qu’il y a ce truc d’éduc pop, donc où vraiment t’as pas forcément l’impression que les formateurs, ils ont un rôle de prof et nous d’apprenant. Donc il y a une notion de partage qui est assez ouverte, c’est cool. Enfin comparé à l’Éducation Nationale, moi en tout cas, c’est vachement plus adapté à mes attentes. Et il y a un truc un peu plus humain aussi. Et l’investissement personnel, aussi, on est beaucoup plus libre de s’investir à notre manière et de proposer des choses, même des améliorations. Il y a vraiment plein de tranches d’âges avec plein d’expériences différentes. Du coup, même après un cours, quand on parle, on peut vraiment confronter nos idées. Enfin, il y a réellement quelque chose où ça remet en question, Tu peux prendre du recul. Donc c’est quand même sympa de pouvoir avoir plein d’expériences différentes, ce qui permet aussi d’avancer dans la formation quoi. C’est ça aussi qui va nous construire encore pour après avoir notre diplôme pour la suite. »
Lyson : « C’est une petite promo, donc c’est agréable. Et là, on apprend vraiment que chaque personne peut apprendre des autres, qu’on est tous des apprenants et pas des professionnels, même les formateurs. Donc c’est hyper sympa de tous se réunir et de parler de toutes nos expériences. C’est important aussi de se dire que c’est un centre d’entraînement et pas de formation. Donc c’est ça, ça permet de faire des erreurs et tout sans pour autant avoir de grosses conséquences, donc c’est plutôt agréable. »
Et Comment décririez-vous les interactions avec les formateurs et le personnel de la formation ? Distante, familière, professionnel ?
Lyson: « Je trouve ça hyper familier. On les appelle par leur prénom même parfois des surnoms. On leur envoie des mails, on a leurs numéros de téléphone, des messages à tout moment, ils nous disent si on a un problème, on peut les appeler. C’est comme si on était tous un petit groupe un peu sympa. Quand il y a des problèmes, on essaie de le régler entre nous et le CEMA a mis un point sur le fait qu’ici, c’était la maison du CMA, du coup, on l’appelle carrément la maison quand on y va.Ils nous disent qu’on est tous des futurs collègues et des choses comme les repas conviviaux où tout le monde apporte de la nourriture. Même les formateurs se mêlent avec nous lors des repas, se posent, dansent avec nous, chantent avec nous, proposent des activités, viennent quand on fait des jeux. Donc c’est hyper libre et c’est pas professeur avec le sachant et nous qui apprenant et tout le monde apprend et ça casse. »
Havana: « Çarejoint aussi un peu l’éduc populaire, de, on est tous à peu près au même niveau et dès le départ, ils nous ont mis hyper à l’aise. Tu as vraiment l’impression d’être juste avec des humains. Et moi, c’est vrai que j’étais hyper à cheval sur le vouvoiement et ce genre de choses alors qu’en fait pas du tout. Et tu as pu même le voir en formation avec Hervé (formateur enseignant le tronc commun). Enfin, il a, il a du bagout. Enfin du coup, c’est super marrant aussi parce que c’est ça qui accroche s’il n’y a pas trop de barrière professionnelle, même si elle y est, elle est présente et je trouve ça encore plus intéressant du coup de se dire ok, on est presque au même niveau, on peut parler de tout et de rien, c’est assez ouvert d’esprit, mais en même temps ça veut pas dire que il n’y a pas des il y a pas, il y a des limites qu’il ne faut pas franchir, mais ça ramène à un cadre sécurisant et de confiance entre nous apprenants et eux qui nous apprennent des choses. Enfin, ça met moins la pression. »
Les activités proposées et la méthode active influent-elles sur votre apprentissage ?
Lyson: « Oui, habitué à l’éducation nationale, ça m’a vraiment changé de venir ici, le fait qu’on soit en petit groupe, on apprend tous à se connaître et ça laisse libre cours à la parole. Le fait de pouvoir faire des activités plus souvent, qu’on nous laisse libre de nos mouvements, de notre parole, ça me rend beaucoup plus active et présente mentalement. Ça permet aussi de moins décrocher et de vouloir abandonner, je n’ai pas le stress de me dire que je vais rater un contrôle ou autre. «
Havana : » Ouais aussi, surtout avec les activités qu’on a pu faire au début de la formation, on a fait des débats, des cinés, des trucs comme ça, sur des situations assez fortes. Et il y a beaucoup de personnes qui sont livrées sur leur passé, sur leurs expériences, sur des trucs qui ne sont pas forcément très cools, mais se sont sentis libres et en sécurité pour pouvoir en parler. Et du coup, on fait concrètement du lien aussi avec notre boulot et même ce qu’on va avoir en apprentissage et dans notre formation. Parce que c’est important de savoir aussi pourquoi les autres, ils sont là et de te dire ah ouais, il peut se passer des trucs de ouf dans la vie des gens alors que je me pose pas forcément la question.Donc c’est hyper intéressant de voir les gens, leur vécu, leur expérience. Ça, ça ramène aussi à une réalité, un truc assez fort. «
Qu’en est-il de la réalité ?
Si la pédagogie active séduit par son approche centrée sur l’apprenant et sa volonté de favoriser l’autonomie et l’implication des élèves, elle n’est pas sans limites. L’enquête menée au sein du centre de formation met en lumière certains écueils potentiels de cette méthode.
Bien que les élèves comprennent la philosophie de cette approche, certains exploitent ses failles. L’un des premiers points soulevés par l’enquête concerne la question de la rigueur. La flexibilité inhérente à la pédagogie active semble parfois se transformer en laxisme Par exemple, la tolérance envers les retards incite plusieurs élèves à arriver très en retard, voire à ne pas assister à certains cours. L’autorisation d’utiliser les téléphones en classe perturbe leur concentration, et le fait de pouvoir fumer des cigarettes électroniques pendant certains cours les distrait davantage. Ce climat de liberté, bien que motivant pour certains, finit par déconcentrer et démotiver d’autres élèves.
Une motivation en demi-teinte ?
Paradoxalement, cette liberté semble paradoxalement freiner la motivation des élèves. Malgré leur volonté de réussite et d’émancipation, ils expriment le besoin d’un cadre plus structuré et d’évaluations écrites pour mesurer leurs progrès. L’absence de ces repères les laisse en proie à un sentiment de flottement et d’incertitude quant à leur niveau réel de connaissances.
La pédagogie traditionnelle : un carcan rigide ?
A l’opposé, la pédagogie traditionnelle, souvent critiquée pour son caractère rigide et autoritaire, présente également des avantages. Elle impose un cadre structuré qui rassure les élèves et les incite à se dépasser. La peur de l’échec et du jugement des pairs devient un moteur de motivation, les poussant à travailler dur pour réussir.
Toutefois, cette méthode laisse de nombreux élèves sur le côté, notamment ceux qui ne parviennent pas à s’adapter à ce cadre rigide. Les élèves en difficulté, souffrant de handicaps ou de dépression, sont souvent marginalisés et considérés comme des échecs scolaires, car le système traditionnel n’est pas conçu pour répondre à leurs besoins spécifiques.
La question de la méthode pédagogique idéale reste complexe et ne se résume pas à un choix binaire entre tradition et innovation. Il s’agit de trouver un équilibre entre la liberté et la rigueur, la personnalisation et la structure, afin de répondre aux besoins de tous les élèves et de les préparer au mieux aux défis du monde de demain.

